Je pensais écrire ma deuxième chronique sur un sujet exotique et problématique anthropologiquement parlant, genre la question de l’interculturalité ou l’absence de
celle-ci dans les systèmes politique et juridique du Pérou ou bien alors, porque no, essayer de vous faire comprendre pourquoi les taxis cousqueniens ressemblent à des pots de yaourt,
propos illustré par de magnifiques photos multicolores.
Mais ce dimanche là est différent. Ma filleule vient de naître. Hortense belle comme le jour. Je l’apprends à l’instant, avec deux jours de décalage horaire. Une
infinie tristesse m’envahit, je me sens si désemparée d’être si loin. Totalement impuissante et cruellement absente de l’endroit où je devrais être. Je n’ai pas vu le ventre de mon amie grossir,
s’épanouir, je n’ai pas entendu ces neufs mois passer, ils m’ont pris de court.
Comme je ne l’ai pas encore vue, je ne l’ai pas sentie, comme pour moi elle n’est encore que ce si beau message envoyé par toi Elsa juste avant de partir à la
maternité, j’ai eu envie de lui écrire quelques mots pour la sentir contre moi, pour être tout contre toi ma si belle Hortense.
Je vois tes petites mains toutes fripées
Je dépose un baiser sur chacun de tes ongles encore tendres
Ta paume sur ma bouche
Je te souffle des mots tendres
Des mots d’amour, des paroles toujours, toujours je serai là
Et un bienvenue
J’imagine ton regard, je vois tes yeux noirs interrogeant ma vie
Je les entoure d’un matelas de douceur
Et je m’y love
Ma si belle toute belle Hortense, je suis tout près de toi.
On est arrivé à Cusco dans un appartement magnifique, avec une vue magnifique sur tout le Cusco. Y avait une baie vitrée, lever de soleil, coucher de soleil, avachis sur le canapé on était un peu
comme au cinéma. Cet appartement et la baie vitrée c’était juste un prêt. On a fait bien sûr comme chez nous mais de façon temporaire et en regardant un peu ailleurs pour voir si on pouvait trouver
quelque chose de ressemblant.
Et c’est donc à ce moment précis de l’histoire qu’on est tombé sur Betty. Phase 1, phase de séduction
C’est aussi un peu Betty qui nous est tombée dessus. Et vas-y que je te montre ma belle maison et que je te fais des blagues, et que je te raconte ma vie et celle de
ma fille, ma fille elle va rentrer à l’université alors je vais laisser mon joli appartement tout meublé avec vue panoramique sur tout le Cusco et avec une terrasse gigantesque. Et vas-y que je te
croise dans la rue et que je te fais des sourires et que je te re-raconte ma vie, mon ex-mari ne m’a jamais donné un centime pour l’éducation de ma fille.
Phase 2, phase d’hameçonnage
Letemps. On dit souvent que la perception du temps, la valeur qui lui est attribuée change selon les pays, les
cultures, que c’est souvent ce qui perturbe le plus, voire rend totalement hystérique l’expatrié type. En voilà un joli exemple : Betty aime les longues, très longues préliminaires. Le temps n’est
pas à vaincre, aller plus vite que lui, lui en mettre plein la vue de ton efficacité, on oublie, ça vaut rien. Ce n’est pas une lutte, au contraire il faut le dorloter, le laisser aller, qu’il
prenne de l’avance, lui permettre de s’étaler et, reconnaissant, il nous rapportera ce que l’on souhaite. Donc voilà Betty qui prend le temps. On visite une première fois, c’est pas mal. Au bout de
la cinquième visite et de la cinquantième demi heure de conversation où il se traite de tout sauf de l’appartement bien sûr, on s’aventure enfin sur le terrain financier.
Phase 3, phase de négociation
Notre cadre occidental de négociation est bien défini : le prix c’est des chiffres et ça se définit en fonction de la loi de l’offre et de la demande. Bien sûr avec Betty (disons pour faciliter la
lecture qu’elle représente, de façon peut être un peu abusive, l’ensemble des péruviens) c’est loin d’être si simple, si froid. Le prix c’est le dernier maillon d’une chaîne, c’est son histoire,
ses envies, besoins, difficultés. C’est aussi une histoire de relations humaines, de confiance. Alors il faut parler de tout ça avant. On fait des tours et des détours, et il n’est pas toujours
facile de faire le lien avec la négociation, on perd souvent le fil, mais tout ça fait partie du prix. Et lui tel un monarque pointe son nez à la toute fin de la négociation, quand tout est déjà
joué. Rien avoir avec Marrakech. Elle nous demande notre prix. Trois jours plus tard elle nous propose un prix exorbitant. Cinq jours plus tard on donne notre dernier prix. Elle accepte de façon
implicite en nous parlant des affaires qu’elle va nous laisser et des travaux de la terrasse qui seront terminés dans une semaine. Phase 4, phase de déstabilisation
Donc à ce moment là tout va pour le mieux. On est heureux, on a trouvé un compromis, Betty c’est notre pote, on s’installe dans un appart splendide, on fait péter notre dernière bouteille de vin
français (si vous voulez plus de détails sur le sujet, contactez Arthur : il a gardé la bouteille en souvenir dans un coin du salon). Mais, coup de téléphone impromptu alors que nous sommes au
sommet de notre courbe du bonheur et de la félicité : O Joie, la Francesca (sa fille) a réussi l’examen d’entrée à l’Université de Lima ; O Malheur, les mensualités à payer sont beaucoup trop
chères donc elles reviennent toutes les deux à Cusco. Pas de panique, qu’elle nous dit, « vous pouvez rester jusqu’à la fin du mois de février, le temps de trouver autre chose. Je vais vous aider.
Mais il se pourrait que je trouve un appart pour moi et La Francesca, je l’ai déjà fait il y a cinq ans quand j’avais besoin d’argent parce que son père (…), et donc vous pourriez rester dans
l’appartement ». On verra ça à son retour (elles partent toutes les deux en vacance en Equateur)…
Epilogue, le Cluedo à la péruvienne
Il faut vous imaginer que toutes ces étapes se sont étalées sur un mois et demi, ce qui nous a mis, Arthur et
moi, dans une espèce d’état second où l’on a commencé à analyser chaque phrase, chaque mouvement en essayant de comprendre quelle intention se cachait derrière. Complètement paranoïaques ou très
perspicaces, c’est selon, on s’est retrouvé dans un complot généralisé ou Betty s’appelait Betty la terreur.
Pour conclure cette première chronique je lance donc les paris: Comment cette histoire va-t-elle se terminer ? Avancez vos hypothèses, le plus clairvoyant gagnera un bonnet péruvien ou une semaine
à l’hôtel « Chez Betty » avec petit déjeuner (au lit) compris.
Les protagonistes (Qui dit la vérité ?)
- Betty la Terreur : mère célibataire. Femme forte, institutrice, une cinquantaine d’année. 1m55.
- La Francesca : fille unique. Une jolie chrysalide bientôt lépidoptère. Belle gosse quoi, 18ans, chiante comme à 18 ans.
- Nous : les deux petits français (1m83 et 1m71) qui arrivent à Cusco.
Les hypothèses :
- Betty ment, elle est pleine de thunes, sa fille rentre à la fac à Lima, elle veut faire monter les prix
- Betty ment à moitié, elle rentre à Cusco mais n’a pas l’intention de reprendre l’appart, elle veut faire monter les prix
- Betty ment, elle est juste schizophrène
- Betty dit la vérité, sans aucune autre intention, elle va nous mettre dehors un coup de pied au c.
- Et la Francesca ??? Elle fait quotidiennement des trucs chamaniques pour envoûter sa mère, elle ne veut pas aller à Lima, elle a son mec à Cusco
CLOTURE DES PARIS LE 25 FEVRIER.
TOUT ELEMENT NOUVEAU POUVANT CONTRIBUER A UNE MEILLEURE COMPREHENSION VOUS SERA COMMUNIQUE IMMEDIATEMENT.
Pour le plaisir de vos yeux, des images de l'objet du litige :
Appréciez les jolis pots de
fleurs sur notre terrasse sans toit!